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Dé-confinement

Dé-confinement

 

Etre « déconfiné » ne veut pas dire retrouver la liberté.

Bien sûr je suis libre d’aller et venir sans avoir à remplir une demande d’autorisation,  et c’est déjà une forme de liberté que m’envient tous les gens détenus dans une prison ou un camp de réfugiés. Mais mon rayon d’action est limité d’autant plus que les 100kms  à vol d’oiseau ne peuvent concerner le plein ouest ! Plouf, dans !’Atlantique ! Et les Pyrénées au sud sont trop loin, comme l’Aubrac à l’est :

 deux lieux pleins d’espace et de rêves oxygénés sont  devenus « l’inaccessible étoile », ce qui les pare, s’il en était besoin, d’une magie plus indicible encore.

J’ai pour me consoler les sentiers forestiers, les plages « dynamiques » ouvertes peu à peu, les prés-salés.  Et les petites routes où foisonnent joyeusement les coquelicots sont enfin à ma portée de cycliste… Mais l’être humain toujours insatisfait voudrait  surtout ce qu’on lui interdit.

Je voudrais voir les miens restés en zone rouge, embrasser mes amis, et si parler avec les yeux reste possible, le port du masque nous oblige à vivre dans un monde étrange peuplé d’êtres chuchotant qui nous rappellent sans cesse que le danger rôde.

Comme une équilibriste je marche sur un chemin de crête mal tracé entre deux abîmes de brume. D’un côté, tout va bien, on va trouver un vaccin très prochainement, et si je veille aux gestes protecteurs je ne crains pas grand chose malgré mon âge : il suffit d’être patiente…De l’autre, j’entends les sirènes du malheur qui claironnent que ce virus va muter, qu’il est insaisissable, qu’il va infester la planète pour des années et que la vie d’avant ne reviendra pas.  Nous serons à jamais masqués et prisonniers de la peur, comme dans le pire des scénarios de science-fiction.Et cela n’empêchera ni les injustices, ni les horreurs, ni les systèmes économiques pourvoyeurs de misères et de colères.

Entre les deux, j’essaie de vivre le plus naturellement possible à l’intérieur des frontières imposées. Ma liberté, mouette-azur au vol planant, je la trouve dans les images et les mots, ceux des autres et les miens. J’écris « campagne » aussitôt je grimpe sur les talus brillants de rosée, décorés de boutons d’or,  ce qui m’émerveillait déjà lorsque j’étais enfant… J’écris « Charlevoix » et se déroule instantanément sous mes yeux un paysage  immense : lacs et rivières, maisons de bois sur l’île aux Coudres, érables rouges, troncs argentés des bouleaux jaunes, et ce fleuve puissant que survolent au matin les grandes oies des neiges…

J’écris « Cyclades » et les terrasses blanches, le panache exubérant des bougainvillées, les chats alanguis sur le mur de pierres sèches, l’eau bleue où courir se plonger, tout s’offre à moi et je chavire à me pencher sans fin sur le sillage des ferries :

« Emporte-moi, wagon! enlève-moi, frégate!

Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs! »

Je chante avec Baudelaire, et je cherche au fond de ma mémoire la dernière strophe du poème :

« L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,

Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine?

Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,

Et l'animer encor d'une voix argentine,

L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs? »

Ni vraiment confinée, ni vraiment libérée, soumise au bon vouloir de cet infiniment petit virus, je savoure au mieux le moment présent. La photo intériorisée d’un instant d’excellence fait éclore les mots les jours de grande solitude. Les mots, eux, quand ils sont justes et bien installés sur la page, insufflent une vie nouvelle à l’image afin qu’elle console et ne se fane jamais.