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UNE ILE

UNE ILE

Une île

 

Je me souviens…

L’Achilleas  bleu qui glisse sur la mer. Il accoste impeccablement quand la musique, improbable, éclate. Je reconnais : « 2001, l’Odyssée de l’espace ». Un autre monde. Une autre  bleue planète.

Je me souviens.

Le quai, les lauriers roses, les filets que  Kostis ramende sur son caïque, la taverne de Stamatia. La baie est tranquille, colorée de lauriers roses. Le matin, les chèvres qui tintinnabulent nous réveillent. Elles vont boire, libres au lever du jour, et leurs petits sabots clapotent sur l’asphalte.

Je me souviens.

La piste ocre et crevée d’ornières monte à la chapelle. Solitaire sur les rocs, sans barrières ni garde-fous, elle est là. Le paysage est sans limites. On allume les bougies de cire, une à une, et on se sent ému. Les plages blondes portent des noms de saints. Kali, mains sur les hanches, mèche rebelle sur ses yeux malins, accueille  à sa taverne. La treille, les guêpes prises au piège, l’ouzo blanchit les verres sur la table de bois.

Je me souviens.

L’odeur du pain chaud, les étals de fruits, d’agrumes frais cueillis, d’aubergines claires, de tomates, les pavés luisants, dans la ruelle qui descend une femme en fichu noir sous la courbure éclatante des bougainvillées, les premiers cafés frappés du matin, les hommes assis là pour une éternité, la tasse et le verre d’eau, parfois la haute canne au pommeau recourbé attend près de la chaise. Tranquille.

Je me souviens.

Les soirs sur le port, l’arrivée du bateau qu’on attend dans un tourbillon d’émotions, les embrassades, les voix, le sifflet de la gendarmette qui tente de régler l’effervescence où se mêlent bruyamment  camions, voitures, motos, piétons. Voula sert les brochettes, viande grillée, origan, pitas chaudes huilées. Ivresse.

Je me souviens.

Les galets de Kalamitsa un matin où la mer est une soie d’argent, où le corps se délasse, comme en lévitation, planant sans effort sous de chaudes caresses. La vie à jamais bleue et sans les bleus des maux.

Je me souviens.

Le sud, ouvert au galop des petits chevaux sauvages, aux chèvres qui broutent des épines, perchées  sur les arbustes rabougris, battus des vents salés. Le tombeau du poète Rupert Brooke. Comme une impression de fin de monde.

Je me souviens : nous étions jeunes et tous vivants. La maison blanche sur son cap veillait sur les eaux de la baie, lumière bienveillante que  les méchants n’auraient jamais, jamais dû éteindre.

UNE ILE