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Prévert

Prévert

« Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça.
 »
Jacques Prévert, Paroles, 1946

On se réveille un matin avec quelques  mots en tête, une phrase, une mélodie poétique obsédante qui surgissent de notre mémoire. C’est parfois le début d’une chanson, un vers isolé, un refrain. Je n’ai de cesse, lorsque cela m’arrive, de faire les recherches nécessaire pour retrouver l’intégralité du texte.
C’est aujourd’hui  l’occasion de belles retrouvailles avec le recueil de Prévert, Paroles, Livre de Poche n° 239, datant des années 60. Il est tout rapiécé, les feuilles sont devenues volantes ou, encore collées, forment cinq ou six livrets de différentes épaisseurs. Le papier a jauni, la couverture grise évoque un mur barbouillé de dessins d’enfants gravés par une main malhabile : on y lit, en lettres manuscrites, rouge-sang, le nom du poète et le titre du recueil.
Je feuillette avec émotion.
Les poèmes surgissent au hasard, le plus souvent évocateurs de souvenirs de la lycéenne que je fus—il y a longtemps—, de l’étudiante, de l’enseignante, voire de la mamie qui a appris à sa petite-fille, âgée de cinq ou six printemps, le début de Fleurs et couronnes :
« Homme
Tu as regardé la plus triste, la plus morne de toutes les fleurs de la terre 
Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
Tu l’as appelée Pensée
C’était comme on dit bien observé
BIen pensé (…)
Mais le lilas tu l’as appelé lilas
Lilas c’était tout à fait ça
Lilas… Lilas… »

 Et nous répétions inlassablement sous les lilas d’Aspet.

Je relis Pater noster et ce final glaçant : 
« Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons." 

Ou ce début inoubliable de La grasse matinée
« Il est terrible
le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim »

Celui-ci, Le droit chemin, très bref, je l’avais oublié :
« A chaque kilomètre
chaque année
des vieillards au front borné
indiquent aux enfants la route
d’un geste de ciment armé. »

Et celui que je connais encore presque par coeur : Barbara.
Quand certains lycéens le récitaient, leurs yeux brillaient sur les derniers vers, et j’en frissonnais :
« C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
 De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien. »

On trouve aussi des poèmes joyeux, pleins d’humour qui parlent de fleurs, d’enfants et d’oiseaux, d’amour, libre et fraternel, de bonheur, fragile, mais de bonheur quand même. 
Ce recueil est incroyablement riche et à chaque relecture, selon mon âge ou mon humeur, je m’émerveille.
Hélas, dans sa dénonciation implacable de la guerre, de la violence, des religions, des injustices, de l’absurdité des notables et du monde, il est d’une  actualité aussi brûlante que désespérante.
Mais les poètes gardent ce pouvoir de consolation dont nous avons besoin : relisez Paroles !